Sur sa table de chevet, deux libres le suivent sans doute depuis toujours. L’Éloge de l’ombre, de Jun’ichiro Tanizaki, essai sur l’esthétique japonaise publié en 1933, célébrant le beau comme un « jeu de clair-osbcur produit par la juxtaposition de substances diverses ». Et La Source vive, d’Ayn Rand, roman à succès des années 1940 retraçant la vie de Howard Roark, architecte new-yorkais génial et jusqu’au-boutiste, incarné à l’écran par Gary Cooper à la fin de la décennie dans Le Rebelle. « Quand je l’ai lu, je me suis dit : ‘C’est moi. Roark est un iconoclaste. Il ne fait pas ses études comme tout le monde, il ne va pas se coller dans une agence, il n’est pas politique. Il est frontal, avec toute la complexité de la vraie vie. »
Nous sommes dans la bibliothèque très personnelle de Maxime d’Angeac, designer français dont le nom crépite depuis le lancement de l’Orient Express Corinthian, le plus luxueux voilier du monde, en plein Festival de Cannes. Le président de la République en personne s’est fendu d’un post Instagram lorsque le vaisseau a quitté les chantiers de l’Atlantique : « Saint-Nazaire change le monde ! Prouesse technologique née aux Chantiers de l’Atlantique, fierté française », s’enthousiasmait Emmanuel Macron début mai, alors que le bateau aux trois mâts (repliables) culminant à 100 mètres au-dessus de l’eau prenait la route de la Riviera. Quand sa silhouette effilée avait surgi, en pleine nuit, dans les eaux bleues noires de la Méditerranée, c’est comme si le Festival s’était un instant arrêté. À bord, Maxime d’Angeac, deux portables bourdonnant en main, se disait content : » Le truc a l’air de marcher. Tu pousses une porte, ça raconte une histoire. Tout est tenu. Rien n’est superflu. » Avant d’ajouter : « Je me réjouis rarement. »
L’exultation, très peu poru cet ingénieur singulier, exposé au musée des Arts décoratifs mais curieusement absent des grands classements en vigueur dans le milieu. Une personnalité hors norme, à l’heure où les architectes pourraient bien avoir remplacé les capitaines d’industrie. Ils portent beau, jouent les ténébreux (Jean Nouvel), les champions de la reconstitution historique (Jacques Garcia) ou du minimalisme luxueux (Pierre Yovanovitch).
Je me souveins de ma première rencontre avec d’Angeac il y a quelques années, lors de la présentation de son premier projet de luxe avec Accor : la relance du train Orient Express, attendu pour 2027. Efficace, direct, mais économe dans ses mots, cultivant un chic un peu bourri, il détonnait déjà dans ce paysage généralement très bavard : « Je suis très discret, très timide. Et donc, pour contrer ça, je compense avec ce qui peut être pris pour de la dureté, mais qui est d’abord une manière de me cacher. » Il me reçoit aujourd’hui dans ses bureaux du VIIIe, entre des panneaux Lalique d’origine et une salle équipée d’un punching-ball où il décompresse quand il le faut. « C’est une personnalité un peu stricte, à la limite de l’anti-mondain. Il n’aime ni le compromis, ni la superficialité », explique Olivier Echaudemaison, grand manitou de la beauté longtemps chez Guerlain, qui lui a commandé une maison sur pilotis dans le Périgord.